Carrefour Montaigne (1994)

Quaderni del Seminario di Filologia Francese
 (i testi sono riprodotti per gentile concessione delle Edizioni Ets di Pisa in coedizione con le Edizioni Slatkine di Ginevra)

Padoue, janvier 1993. Derrière nous, le centenaire de la mort de Montaigne (1592-1992) et une année un peu trop dense de colloques. C’est pourquoi nous avions choisi pour cette rencontre une formule souple et simple de mise au point: les intervenants avaient été invités à ouvrir le chantier de leurs travaux en cours afin de confronter leurs orientations en toute liberté et sans restriction de champ. Nous espérions ainsi, sans nous astreindre à un thème plus ou moins précis, que de la confron­tation elle-même surgiraient les noeuds problématiques qui in­diqueraient peut-être la pertinence de nos lectures. Il ne s’agis­sait en somme de rien d’autre que de déployer les dispositifs que chacun de nous avait inventés pour cerner la question cru­ciale: comment lire les Essais aujourd’hui? Que nous dit ce livre vertigineux – l’une des plus surprenantes inventions littéraires de l’âge moderne? De quoi nous parle cet esprit déconcertant que l’immortalité a figé et que les procédés sournois d’une cer­taine critique ont réduit à n’être plus qu’un sage? Il est apparu en premier lieu que les différentes perspectives des chercheurs réunis à Padoue convergeaient vers les mêmes points de fuite. Le refus d’extrapoler et de paraphraser la pen­sée de Montaigne et le choix en revanche de s’immerger dans l’étrangeté radicale de sa prose pour y discerner le caché, l’allusif, le sens souvent virtuel ou implicite, amenait inévitablement à démonter l’image rassurante d’un Montaigne qui dit tout ce qu’il veut dire. En analysant ce discours que double un autre discours, inexprimé, en cherchant ce deuxième langage que l’écrivain croit ignorer on rencontre la clé, ou plutôt l’énigme centrale de ce livre, ce mélange de substances disparates qui fait jouer à la fois critique et «fantaisie»: un sujet écrivant mixte et multiple. A le prendre au mot ou aux mots, on est pris dans des réseaux signifiants qui montrent que dans son texte l’idéologique et l’anecdotique ont toujours partie liée, que le caractère de son écriture est foncièrement emblématique ou allégorique, enfin que la «variété et diversité» en constituent la force organisatrice, à l’instar de l’«image des choses» (III, 13, 1065B). Mais, justement, quelle est l’image des choses pour un sujet du XVIe siècle, confronté à la grande crise épistémologique qui remet en question l’ensemble des connaissances acquises et des valeurs reconnues? Le problème fondamental du pyrrhonisme, force déstabilisante autant que stimulante – problème qui n’est pas nouveau dans les études montaigniennes -, reçoit ici des éclairages inattendus et finit par se révéler comme le point d’intersection des itinéraires qui nous sont proposés. Une relation analogique se dessine entre les visées gnoséologiques du pyrrhonisme – en particulier l’ epochè pyrrhonienne – et la démarche «enquêteuse, non résolutive» de Y essai telle qu’elle s’inscrit à tous les niveaux de l’oeuvre: dans sa structure ouverte et instable d’abord, sujette à de continuelles reprises et mutations; mais aussi dans la théorie et la technique du «suspense» de la forme narrative qui croise la suspension du jugement, ce mouvement de licence provisoire qui libère précisément le récit «autobiographique» des Essais, ainsi que les divers micro-récits qui en constituent en quelque sorte les multiples facettes; dans les perturbations enfin qui traversent l’écriture jusqu’à troubler l’armature syntaxique, où l’on identifie la mimésis des procédés de l’élaboration et de l’examen des témoignages à la Chambre des Enquêtes. Quel que soit le parcours privilégié, que l’on choisisse le plan thématique, rhétorique ou sémantique, les méandres du discours de Montaigne ne tracent jamais que le paysage d’une enquête toujours ouverte et ne conduisent jamais au but où devrait s’achever le voyage. Conclure c’est clore: mais il y a encore du «pays au-delà». En même temps et tout à la fois, s’il n’y a pas lieu de prononcer un arrêt définitif, il faut cependant (osons le jeu de mots) respecter la ligne d’arrêt qui nous sauvegarde, la frontière du pays inconnu où l’on risquerait de se perdre. En d’autres termes, il s’agit pour Montaigne de négocier la composition entre la structure idéologique dominante – et rassurante – et une pensée qui bouge, un discours qui pourrait se révéler dévastateur. Dans cette alternance de la stabilité et du mouvement réside à tous égards le propre des Essais . On y lit le questionnement d’une pensée qui obéit à des contraintes tout en cherchant et en trouvant le moyen de les contourner: les contradictions et op­positions doivent être perçues en termes de forces couplées et indissociables; l’interdit est franchi métaphoriquement et tout en même temps respecté. On y lit le malaise d’un sujet entre l’exigence de se fixer dans le livre et le refus de se constituer en être stable: le texte se bâtit tout en faisant voler en éclats l’illusion d’un soi-même; la subjectivité n’est que l’unité imaginaire du multiple. Oeuvre mobile, flexible, conçue comme un travail en cours, essentiellement inachevé, obéissant à une esthétique de la mouvance, les Essais – qui recyclent le discours encyclopédique de la Renaissance pour le transformer en une écriture du moi -sont ainsi une sorte de site transitoire traversé par la tension entre permanence et devenir, habité par un sujet toujours identique à lui-même parce que toujours pluriel: en ce sens que le principe de son identité réside dans la quête de soi. Cette oeuvre changeante, concevable à la Renaissance et incomprise ou mal comprise plus tard (classicisme, romantisme), est-elle davantage compréhensible de nos jours? Le lecteur de cette fin de XXe siècle serait-il ce lecteur-partenaire que Mon taigne souhaitait? C’est il n’y a pas de doute, un autre trait absolument spécifique des Essais est l’appel à la collaboration des lecteurs, constamment interpellés par les silences ou les para­doxes du texte et invités à compléter la besogne, ou encore sommés d’assumer la fonction de rapporteurs et de juges dans cette procédure que Montaigne laisse finalement en suspens. Sommes-nous donc à même de répondre à cet appel, nous les adeptes de la conception de l’oeuvre en mouvement, de la théo­rie de la réception, de la réactualisation de tout texte par la lec­ture? Est-ce dans ce sens que l’on peut dire que les Essais , loin d’être une cathédrale, sont un chantier de l’âge moderne? Là aussi à Padoue il y a eu convergence sur la nécessité d’évi­ter le piège des coïncidences apparentes entre notre sensibilité et celle de la Renaissance. L’altérité du texte de Montaigne ne se laisse pas réduire à une image familière. Il faut le replacer dans son environnement intellectuel et culturel, ce qui signifie avant tout saisir le reflet dans le livre des phénomènes inquiétants de l’époque. Les Essais se situent – pour reprendre l’image de Terence Cave – sur une «faultline», c’est-à-dire au moment d’une rupture en puissance (la crise épistémologique du XVIe siècle) dont nous – la postérité -, qui savons rétrospectivement qu’elle «devait» avoir lieu, sommes seuls à même de reconnaître la portée. Mais nous risquons précisément, par notre connaissan­ce rétrospective, de nous tromper sur la perception que les con­temporains pouvaient avoir de cette fêlure. Il faut garder le res­pect de la distance, prendre la mesure de l’écart entre les deux univers. La tentation est grande cependant de reconnaître nos ap­préhensions dans le miroir que Montaigne nous propose: cer­taines similitudes, frappantes, sont indéniables. Si Montaigne a cessé d’apparaître à nos yeux comme un simple sage, et les Es­sais comme un mode d’emploi des courants philosophiques de l’Antiquité, un manuel de savoir vivre et de savoir mourir, ne se­rait-ce pas justement parce que la culture et la psyché de notre temps nous permettent de détecter dans sa page les frémisse­ments et les perturbations que d’autres lecteurs, à d’autres mo­ments, ne pouvaient y voir? En fin de compte l’alternative – appliquer à un texte (en l’occurrence aux Essais ) des grilles de lecture contemporaines ou le replonger dans le contexte de son époque – est factice et décevante: pouvons-nous vraiment appréhender les concepts et les problèmes du passé sans que notre perception personnelle et les présupposés de notre culture se superposent, en les modifiant, aux perceptions possibles à des moments historiques donnés? La réserve est nécessaire et la prudence obligatoire. Cependant, il nous faut sans doute nous résigner: « Ciò che si chiama il senso di un testo può essere paragonato a una nebulosa. Armato dei suoi strumenti, il critico intende fotografare la nebulosa: ma il luogo in cui la scorge è la sua propria soggettività» (da Arnaldo Pizzorusso, Letture di romanzi, Bologna, II Mulino, 1990, p. 10) (prefazione a cura di F. G.) ——– AVERTISSEMENT Toutes les citations des Essais renvoient à l’édition Villey-Saulnier, Paris, P.U.F., 1965. Selon la convention, les différentes étapes du texte sont indiquées par les lettres A (1580), B (1588), C (interventions ultérieures).

Sommario (cliccando sul titolo di ogni articolo, è possibile scaricare il relativo pdf)

1. Pourquoi la lecture philologique? (Jules Brody)

2. Montaigne et l’œuvre mobile (Michel Jeanneret)

3. Au «sujet» de Montaigne de la leçon à l’écriture du moi (Fausta Garavini)

4. Psyché et Clio: le cas Montaigne (Terence Cave)

5. L’Essai: un témoignage en suspens (André Tournon)